Bonjour,
Pourquoi allons-nous aux concerts ?
Pour passer une bonne soirée, écouter un grand nom, ou simplement parce qu’on a un abonnement…
Mais il arrive que certains concerts deviennent de véritables événements — pas dans l’actualité, mais dans notre vie intérieure.
C’est ce que j’ai vécu avec le concert de Grigory Sokolov.
Qu’est-ce qui distingue un concert donné par un grand maître ?
Au-delà de son jeu magique, éblouissant, au-delà de sa maîtrise vertigineuse de l’instrument, du son, de la construction des images musicales — c’est bien tout l’art d’un immense interprète qui s’impose ?
Ce qui m’a frappée, c’est avec quelle intensité la salle écoutait.
Quand Sokolov est revenu pour un quatrième bis et a joué Les Sauvages de Rameau — pour un public parisien, une pièce d’un compositeur français ancien, la salle a littéralement explosé.
Je n’ai jamais entendu un tel enthousiasme, même dans les méga-concerts de rock, avec des foules de centaines de milliers de personnes.
Les deux mille places étaient occupées, c’était au Théâtre des Champs-Élysées. (Comme l’a dit un ouvreur : « La salle compte 1 882 sièges, 1 882 billets ont été vendus, et 1 882 personnes sont venues. »)
Ce soir-là, les 1 882 personnes étaient en feu.
On l’a rappelé huit fois, et six fois, ce fut une ovation.
Imaginez : le bruit, les applaudissements, les bravos, même des sifflements.
Et puis ce vieil homme entre en scène, s’assied au piano, rejette les pans de sa redingote.
Il pose les premières notes, et dans la salle — un silence soudain, absolu. Un silence féerique.
Le public écoute, suspendu, retenant son souffle, de peur de perdre ne serait-ce qu’un son.
Comment a-t-il fait cela ?
C’est de la magie, mais pas seulement une chose surnaturelle.
C’est aussi un acquis : celui de la relation à la salle, du lien vivant avec son public.
J’ai remarqué, par exemple, que Sokolov utilisait plusieurs fois certains procédés.
Par exemple, au début du concert, il sentait que le public — non pas qu’il s’ennuyait, mais qu’il était légèrement agité.
Et à ce moment précis, il plongeait dans un profond piano.
Lui-même écoutait, et le public, malgré lui, était aspiré dans le tourbillon de cette écoute — une écoute profonde du son.
Cette intention d’écouter en profondeur, bien sûr initiée par l’artiste, entraînait avec lui toute la salle.
À certains moments, quand il joue une pièce plus lyrique, le public se détend.
Et soudain, il lance un fortissimo, et l’attention de tous se mobilise à nouveau aussitôt.
Avec quelle virtuosité il manie ces procédés !
Il conduit la salle, l’entraîne toujours plus profondément dans une écoute intense, qui devient une méditation collective, dynamique et vibrante.
Le chef d’orchestre de cette Méditation Guidée ?
Bien sûr, le grand artiste, le brillant élève (dois-je dire, un des co-créateurs aussi ?) de l’école russe de piano, Grigori Sokolov.
J’ai eu une chance incroyable d’assister à ce concert. Six mois avant, par pur hasard, j’ai réussi à obtenir les deux derniers billets.
Ils étaient pour deux places tout au fond, dans la loge du dernier étage, une toute petite pièce où huit personnes étaient enfermées, avec une minuscule fenêtre.
Ceux qui étaient assis devant la fenêtre pouvaient voir l’artiste de loin, d’en haut. Mais au deuxième rang, et encore moins au troisième — là où j’étais —, aucune chance de voir quoi que ce soit.
Des places « à visibilité réduite » s’avéraient plutôt être « à invisibilité complète ».
Par contre, là-bas, il faisait complètement noir.
À un moment, j’ai simplement fermé les yeux, car c’était inutile — de toute façon, on ne voyait rien.
Et j’ai vécu une expérience étonnante — ce n’était pas du tout pareil qu’écouter un enregistrement.
Oui, un enregistrement peut susciter de grandes émotions, mais quand on est dans la salle, on est vraiment là, ici et maintenant.
La musique se crée à cet instant, et votre propre oreille participe à l’écoute de toute cette immense salle, et de la merveilleuse musique que jouait le vieux artiste.
En résumé, si vous voyez le nom de Grigory Sokolov sur une affiche, courez acheter vos billets.
Et si vous tombez sur cette fameuse rangée à visibilité nulle, croyez-moi, vous ne le regretterez pas. En plus, les places y sont à prix doux.
Musicalement,
Katja Keller