Bonjour,

Vous avez sans doute entendu parler de ce genre de musicien : il a l’oreille absolue, et il s’en plaint.

« C’est fatigant. »
« Je ne peux plus écouter la musique tranquillement. »
« Dans le métro, le bruit des freins me donne mal à la tête, parce que c’est un fa dièse contre un sol. »

Au fond, dans cette plainte, il y a souvent une part de coquetterie.

Un peu comme quelqu’un qui se plaint que sa Ferrari demande beaucoup d’entretien.

Mais derrière le clin d’œil, il y a une vraie question : peut-on débrancher l’oreille absolue ?

Pendant ma recherche, j’ai posé cette question à beaucoup d’absolutistes.

La plupart m’ont répondu : oui, bien sûr.

Une luthière à Paris me l’a dit très simplement :

« J’ai dû apprendre à le faire. Si je ne me débranchais pas pendant la journée à l’atelier, je deviendrais folle. »

Et elle a ajouté : se rebrancher, c’est immédiat. Aucune difficulté.

Donc oui, ça se gère.

Et ce n’est pas une particularité mystique réservée aux absolutistes, c’est une compétence qui se travaille, comme toutes les autres.

Et là, on touche à quelque chose de plus large.

Au fond, tous les musiciens déchiffrent la musique à l’oreille en permanence, pas seulement les absolutistes.

Chacun à son niveau, mais tout le temps.

C’est ce qui nous permet d’entendre la musique comme de la musique, et non comme une suite de bruits chaotiques.

Je vais vous donner une comparaison.

Un jour, j’ai décidé d’apprendre à taper au clavier sans regarder mes doigts.

Vingt minutes par jour, avec un logiciel.

Au bout de quelques semaines, j’ai remarqué quelque chose d’inattendu : une « deuxième vision » s’était développée en moi.

Je voyais le clavier dans mon œil intérieur, mes doigts s’enchaînaient tout seuls, et mon œil extérieur restait tranquillement sur le texte.

Et même en dehors de mes séances, il m’arrivait, sans le faire exprès, de « taper » des phrases en imaginaire pendant que je lisais un livre.

Mon cerveau avait pris une nouvelle habitude.

L’oreille fonctionne exactement pareil.

Quand on pratique le déchiffrage à l’oreille, le cerveau s’habitue à comprendre la musique au niveau de sa partition, au moment même où il l’entend.

Au début c’est fragmentaire — on capte un motif ici, un changement d’harmonie là.

Plus on pratique, plus la lecture devient fluide.

Un compositeur entend les modulations.

Un orchestrateur entend les couleurs des instruments.

Un ingénieur du son entend l’acoustique de la salle.

Un instrumentiste entend les petits trucs techniques que fait son collègue.

Même un débutant entend quelque chose : voix ou instrument, couplet-refrain, une cadence à la fin.

Il déchiffre, sans le savoir.

Et ce qui est encore plus intéressant : au niveau inconscient, nous comprenons la musique en entier.

Tout — les structures, les rythmes, les hiérarchies, les détails.

C’est précisément cette compréhension intuitive qui fait que ce qu’on entend nous arrive comme de la musique, et pas comme une cacophonie de sons aléatoires.

Voilà ce qui me paraît important.

Ce qui sépare un absolutiste d’un non-absolutiste, ce n’est pas la nature de l’oreille.

C’est le degré de développement d’une même compétence.

La capacité à entendre les notes, à entendre les structures, à entendre les détails — tout cela se travaille.

Alors, la question « peut-on débrancher l’oreille absolue ? » est, au fond, mal posée.

La vraie question est : à quel niveau peut-on développer son oreille ?

Et là, la réponse est beaucoup plus ouverte qu’on ne le pense.

Musicalement,
Katja Keller

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